Bertrand Beyern

Québec, cimetière de l’Hôpital-Général.

vendredi 4 décembre 2020, par Admin BB

Un lieu unique bien qu’exigu, remarquablement préservé (classé "bien culturel" dès 1977), témoignant de ce que fut la Guerre de Sept Ans (1756-1763), parfois qualifiée de premier "conflit mondial", dont la France sortit si affaiblie et qui permit à la Grande-Bretagne d’affermir sa présence en Amérique du Nord.

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Les panneaux apposés par la Commission de la capitale nationale fournissent de nombreuses informations :

Le cimetière

Ouvert en 1710, le cimetière enregistre sa première sépulture en 1728 ; la dernière date de 1993. Bien que ses limites aient changé au cours des ans, le centre du cimetière actuel correspond à une partie du cimetière original, dont la superficie, réduite en 1840 et 1949 (sic, mais peut-être s’agit-il en fait de 1849), fut agrandie en 1938 puis en 1957, lui donnant ainsi sa forme actuelle. Sur les 4017 inhumations, les trois quarts sont celles des pensionnaires et du personnel de l’Hôpital-Général de Québec. Ces personnes sont identifiées dans les registres de la paroisse Notre-Dame-des-Anges. Les religieuses, quant à elles, se réservent un lieu d’inhumation près de leur cloître.

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Le cimetière contient aussi les dépouilles de 1058 militaires catholiques décédés de maladies ou des suites des combats entre 1755 et 1760. Grâce à ces registres tenus par les Augustines, presque tous leurs noms sont connus. Ce cimetière a un grand intérêt historique pour les événements qu’il rappelle, pour le rôle des personnes inhumées, pour son ancienneté et son intégrité. En effet, il s’agit du plus ancien cimetière du Québec et du seul lieu d’inhumation datant du Régime français encore visible dans la ville.

Reconnaissant l’importance patrimoniale de ce lieu de mémoire exceptionnel, le ministère de la Culture et des Communications, au nom du gouvernement du Québec, a assuré aux Augustines les ressources nécessaires pour la mise en valeur du site. En 2001, celles-ci ont mandaté la Commission de la capitale nationale du Québec pour aménager le cimetière et le préserver pour les générations à venir.

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Le mémorial de la guerre de Sept Ans

Dès 1755, Louis XV dépêche d’importants renforts en Nouvelle-France pour parer la menace anglaise. Mais la bataille commerciale opposant la France et l’Angleterre en Amérique du Nord s’avère irréductible et provoque en partie la guerre de Sept Ans ou guerre de la Conquête (1756-1763), que l’on peut considérer comme le premier conflit mondial. Les victoires françaises des premières années sont oubliées lorsque l’escadre anglaise mouille devant Québec le 27 juin 1759. Commence alors un terrible siège qui aura son dénouement à la bataille des Plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759. Dans l’affrontement, le général anglais Wolfe est tué, le général français Montcalm mortellement blessé. Québec capitule cinq jours plus tard. Au printemps suivant, Lévis sauve l’honneur de la France en remportant, le 28 avril 1760, une brillante victoire à la bataille de Sainte-Foy. Mais ce succès reste sans lendemain.

En 1752, pour renflouer les coffres de l’Hôpital-Général de Québec, les Augustines avaient obtenu la permission de Louis XV de soigner les soldats du roi. Pendant la Guerre de Sept Ans, l’Hôpital-Général de Québec tient donc le rôle d’hôpital militaire. Comme il est le lieu sûr le plus près des combats, les blessés des deux batailles devant Québec y sont envoyés. Les religieuses y soignent avec compassion et abnégation, sans distinction, alliés et ennemis. Ce dévouement généreux n’altère en rien leur patriotisme. Ainsi, après la reddition de Québec à l’hiver 1759-1760, mère Marie-Charlotte de Ramezay, directrice de l’hôpital, s’attire à maintes reprises les réprimandes du gouverneur Murray qui la soupçonne de répandre des fausses rumeurs démoralisantes pour les soldats britanniques. De plus, alors que l’hôpital est sous occupation anglaise, les Augustines, malgré les menaces dont elles font l’objet, aident les blessés français et canadiens rétablis à s’échapper afin qu’ils puissent rejoindre l’armée de Lévis. Par l’enregistrement systématique des noms de plus de mille militaires décédés, par la conservation des registres mortuaires et l’entretien continu du lieu de leur sépulture, les Augustines se sont faites, et sont encore, les gardiennes de la mémoire des soldats de la Nouvelle-France.

Les militaires au cimetière

Au XVIIIè siècle, il est pratique courante d’enterrer sur place les blessés des champs de bataille en creusant d’énormes fosses ou en utilisant les ravins dans lesquels on entasse les cadavres. C’est probablement le sort qu’ont connu les soldats tombés au combat le 13 septembre 1759 et le 28 avril 1760. Mais les blessés de ces deux grandes batailles sont conduits à l’Hôpital-Général de Québec, ceux qui y décèdent par la suite sont inhumés au cimetière dans des fosses communes. L’inhumation et la commémoration individuelles, telles que nous les connaissons aujourd’hui, ne se généraliseront qu’au siècle suivant.

Le cimetière de l’Hôpital-Général de Québec est l’unique témoin de la Guerre de Sept Ans. Ce singulier cimetière renferme la plus importante concentration connue de chevaliers de Saint-Louis, la plus haute distinction militaire française de l’Ancien Régime. Dix-sept chevaliers y reposent. Depuis l’automne 2001, Montcalm est le dix-huitième, ses restes ayant été transférés de la chapelle des Ursulines au cimetière. Tous les régiments français ayant participé à la défense de Québec sont ici représentés. Séparés dans la vie, unis dans la mort, aristocrates et gens du peuple, officiers et simples soldats y dorment côte à côte.

C’est le 11 octobre 2001 que furent transférés ici les restes du marquis Louis-Joseph de MONTCALM (1712-1759), dernier lieutenant-général français des armées en Nouvelle-France.
On raconte qu’il demanda lors de son agonie combien il lui restait à vivre et comme on lui avait répondu "quelques heures", il aurait soupiré "Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais à Québec !" (tandis que son adversaire, Wolfe, apprenant la défaite française, aurait expiré en disant "C’est bien, je meurs content !")


La cérémonie était présidée par Bernard Landry (1937-2018), premier Ministre du Québec (2001-2003), si attentif à l’Histoire et à la transmission de la mémoire (j’eus plus d’une fois l’honneur et le bonheur de lui faire découvrir les cimetières de Paris).

Le "mausolée" (en fait, une chapelle de pierre érigée en association avec le Souvenir Français) trône au centre de l’enclos. À l’intérieur, très sobre, un bloc de marbre portant l’initiale "M" et sur les murs, les emblèmes des différents régiments.

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Sur la grille de l’édifice est visible le blason du défunt.

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Dans la partie de l’enclos où sont inhumés les militaires, dont les noms ont été classés par année de décès, une allée mène à une impressionnante sculpture signée Pascale Archambault et intitulée "Traversée sans retour".

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Voici le texte de la plaque apposée par la Commission des lieux et monuments historiques du Canada :

Dans ce cimetière reposent les dépouilles de plus de mille combattants canadiens, français et britanniques, victimes de la Guerre de Sept Ans (1756-1763). Ces hommes sont morts de maladie ou ont succombé à leurs blessures lors de la bataille des Plaines d’Abraham en 1759 ou de celle de Sainte-Foy en 1760. Selon la pratique de l’époque, leurs corps furent déposés dans des fosses communes, sans identification. Fait remarquable, les soeurs Augustines ont conservé une liste nominative des militaires inhumés dans la portion consacrée du cimetière. Ce lieu et ce document inestimable perpétuent la mémoire de ces hommes valeureux.

Le décompte des morts militaires s’établit comme suit :

- 1025 du côté français (dont 92 miliciens canadiens et 45 soldats anonymes ou dont les régiments n’ont pu être identifiés) dont 100 morts à la bataille des Plaines d’Abraham et 177 morts à la bataille de Sainte-Foy.

- au moins 33 du côté britannique.

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Qu’il me soit permis de confesser ici un regret, celui d’avoir croisé "dans les rues de Québec" (comme aurait chanté Charles Trenet) des milliers de touristes, dont beaucoup de Français, et de m’être retrouvé absolument seul dans cet endroit exceptionnel qui raconte tant de choses.

Adresse :
260 boulevard Langelier.

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