Il y a cinq ans, le 15 mars 2019, mourait  Dominique Noguez.

Un des hommes les plus cultivés et les plus spirituels que j’aie connus dont l’érudition me laissait pantois. Si tous les Normaliens, agrégés de philosophie, Docteurs d’État (il était tout cela) possédaient seulement une petite part de son humour… Ou les humoristes, un fragment de ses connaissances…

Lauréat du prix Femina 1997 pour son roman Amour noir (Gallimard, 1997), du Grand Prix de l’humour noir Xavier-Forneret 1999, que j’avais eu le bonheur de lui remettre, pour ses réjouissants et grinçants Cadeaux de Noël (Zulma, 1998), il nous a laissé une œuvre riche de récits (Les Deux Veuves, Les Trente-six Photos que je croyais avoir prises à Séville), d’essais sur le cinéma expérimental dont il était un grand spécialiste (Éloge du cinéma expérimental, Cinéma &), de traductions (Épigrammes de Martial), d’entretiens (Entretiens avec Marguerite Duras), d’Études plus ou moins sçavantes (Les Trois Rimbaud, Lénine Dada, Comment rater complètement sa vie en onze leçons où il donne le conseil de fréquenter les cimetières mais me cite en contre-exemple comme la preuve que cette activité peut être la source de grandes joies), de romans (M & R, Les Derniers Jours du monde, adapté au cinéma par les frères Larrieu, Les Martagons, L’Embaumeur, Une année qui commence bien) et de livres « inclassables » (Cadeaux de Noël, Ouverture des veines et autres distractions, Montaigne au bordel & autres surprises) qui doivent tous figurer dans la bibliothèque d’un honnête homme.

Reste à publier son monumental Journal, qui, à la lecture des quelques extraits parus de son vivant, devrait être un témoignage inestimable sur la vie littéraire dont il était un des observateurs les plus assidus et les plus subtils (il me semblait être partout, membre de plusieurs jurys, chaque soir présent à une conférence, une avant-première, une remise de prix, une séance de signature, un cocktail, un repas amical, et trouvant le temps d’écrire, en plus de ses propres ouvrages, articles, préfaces ou commentaires). Vite, un éditeur !

De lui, je conserve son perpétuel agacement au restaurant dès qu’un fond musical se faisait entendre, de nombreux fous rires aux Grands Prix de l’humour noir (il nous avait rejoints comme juré et nous étions voisins de table) quand nous évoquions Vialatte ou Fénéon, Lichtenberg ou Rigaut, une soirée fort prolongée à la « Rhumerie » en compagnie de Christian Zeimert où aucun de nous trois ne marchait droit en sortant, et bien sûr, son si noble combat contre l’invasion du sabir anglo-saxon dans la culture française (lire La Colonisation douce, Arléa, 1990). Malheur à qui lui eût parlé de « mail » plutôt que de « courriel » ! Ou aux hôtesses de la compagnie nationale qui, dans un avion où il aurait pris place, eussent débuté leurs annonces dans une autre langue que celle de Molière !

Quelques images de lui, révélant à Frédéric Taddéi (et aux auditeurs d’Europe 1) l’origine d’une expression devenue proverbiale.

Ici, un extrait beaucoup plus long d’une autre émission (Des mots de minuit), où intervient Raymond Devos.

J’ouvre en ce jour triste ses Immoralités suivi d’un Dictionnaire de l’amour (Gallimard, « L’Infini », 1999) et jubile à chaque page :

L’écriture naît du refoulement de la voix. La vraie lecture aussi, qui est des yeux seuls. Un livre est donc un muet qui s’adresse à un sourd.

C’est quand on est enfin arrivé au dégoût d’écrire, à la honte d’ajouter ne serait-ce qu’un mot à l’écœurante quantité de ce qui a déjà été publié qu’on a une petite chance de comprendre ce que c’est que d’être un écrivain.

L’amputation de la jambe est un grand pas vers la sédentarité.

Les petites cachotteries entretiennent la jalousie aussi sûrement que les petits cadeaux l’amitié.

De Pétain et de Rimbaud, nés presque la même année, c’est celui qui a vécu jusqu’en 1951 qui est l’homme du XIXè siècle et celui qui est mort en 1891 celui du XXè.

Sommeil
C’est la meilleure chose de la Création : la vie avec les avantages de la mort.

Si cher Dominique, qui ne rêvait (il m’avait, si je puis écrire, demandé conseil à ce sujet) que de dormir au cimetière Montparnasse (au point d’aller s’y faire photographier, tout de noir vêtu, gisant teint cireux entre deux tombes), non loin de Marguerite Duras qui compta tant pour lui, et qui se trouve relégué au fond du cimetière parisien de Pantin (Seine-Saint-Denis) sous une dalle grise, certes porteuse de son identité Dominique Noguez 1942-2019 et de sa qualité d’Écrivain, mais qui serait bien commune

sans cette épitaphe qui commence déjà de s’effacer :

Je n’ai pas dit mon dernier mot